Comme une crevette dans un bocal à anchois

spectacle de 15 min
2014


image: Hubert Crabière , La Dynamo, Camping 2015


image: Hubert Crabière , La Dynamo, Camping 2015

Texte
Zoé Pautet

Tous les convives sont installés. Entre deux bouchées on échange les formalités d’usages. Mâcher bouche fermée, parler bouche ouverte, concentré pour ne pas se tromper. Les plats circulent, chacun se sert, pas trop, ni trop peu.

Je déteste décapiter les crevettes pour pouvoir les manger.

Ca dégouline de sauce, épaisse, brune, coulante, bien trop de farine dans cette sauce et ça m’écœure tout ce nappage qui recouvre les légumes. C’est à l’image du repas tout entier, les invités sont dégoulinants, d’ailleurs leur peau devient toute molle et ils se répandent dans leur verre, ils se répandent en parole mais je n’écoute pas, je regarde cette sauce et elle me regarde elle aussi comme me regardent les convives qui trinquent en riant,

Saviez vous que le coeur des crevettes se trouve dans leur tête, juste à côté de leur cerveau? On pourrait même le voir par transparence!

On trinque par tradition celle de la peur de l’empoisonnement: trinquer assez fort pour qu’un peu des deux liquides saute d’un verre à l’autre, se mélangent, et l’empoisonneur s’empoisonne.

Une crevette morte a un regard vitreux et ses yeux ressemblent à deux gros grains de poivre.

Ils trinquent en riant. Ca ne me fait pas rire.
J’aimerais trinquer avec la sauce, entrechoquer mon assiette avec celle du voisin, mais ça ne se fait pas et puis elle est bien trop épaisse cette sauce, elle resterait collée au fond de mon assiette comme je reste collée à ma chaise qui doit être fatiguée d’avoir eu à supporter autant de fessiers ou plutôt d’avoir eu à supporter autant mon fessier car les chaises ont leur propriétaire, chacun sa place, chacun sa chaise, moi dessus comme toujours et le chien dessous qui attend que je lui glisse un bout de crevette imbibé de sauce.
Ca glisse mieux dans la gorge quand il y a de la sauce.
Mais là ça bloque, ça râpe et le chien manque de s’étouffer.
Autrefois j’étais plus souvent avec le chien sous la table qu’avec les autres sur la chaise, j’aimerais y retourner mais la table a rétrécie depuis toutes ses années, elle est deve- nue trop petite pour que je m’y glisse. Seules mes jambes y ont droit, tranquilles personne ne les regarde. Peut être même qu’elles disparaissent totalement puisqu’elles ne sont plus utiles quand je suis assise, ne me portent plus. Peut être même qu’elles disparaissent totalement puisqu’elles ne sont plus utiles quand je suis assise, ne me portent plus. Peut être que toutes les personnes assises autour de la table n’ont plus de jambe, on ne peut pas voir mais ça doit être ça puisque personne ne se lève et que pourtant chacun devrait avoir envie de partir en courant.
Là, il y a la table, bien droite, et tout autour le vide. Le monde s’arrête aux bords de la table et ceux qui en sortent disparaissent. Mes objets et mes personnes passent leur temps à mourir.

"passez moi la sauce",

ça circule de main en main jusqu’à lui, lui et ses lunettes de soleil même quand il n’y a pas de soleil, même quand la table est à l’intérieur, contrairement à cette autre fois où c’était l’été et que nous avions mangé dehors et qu’il n’y avait pas de sauce, que c’était aussi sec que le temps, aujourd’hui il y a de la sauce mais c’est sec quand même et l’autre fois il avait marché sur la patte du chien qui avait hurlé et le petit avait hurlé lui aussi puis il avait ri. Et elle, elle était là aussi, elle, allongée sur une chaise longue, une rondelle de citron plantée dans le verre ou, la connaissant, le verre planté dans le citron.
L’odeur de la sauce me chatouille les narines ça me fait éternuer

«à tes souhaits»,

je souhaiterais ne pas avoir à manger ce qu’il y a dans mon assiette, je souhaiterais plutôt manger mon assiette, je veux manger mon assiette sans sauce. J’éternue une seconde fois et mon souffle rempli l’écart entre eux et moi. Ca vient de moi, ça va vers eux, mais ce n’est ni eux ni moi. Un vent qui passe entre leurs oreilles, entre leurs doigts, entre leurs os, ça agite leurs articulations.

«il fait un peu frais, non?»

/

Un ours polaire dans le ventre. Il a les crocs l’animal, il dé- vore tout ce qui est à sa portée. Parfois à petit feu, sournoi- sement, il prend son temps, parfois en un instant, un grand coup de mâchoire destructeur.
Toutes griffes dehors, babines retroussées, battre l’air et le mordre, dans une tentative vaine de se raccrocher à un mor- ceau de banquise, à un morceau de cette réalité qui se joue sur l’île d’en face, celle que je ne peux pas atteindre.
La banquise fond .
Brutalement éjecté de soi, se regarder agir. Spectateur de soi même, observateur narquois de la petite chose informe qui gigote tout en bas en attendant que la réalité s’insinue d’elle-même entre ses poils et revienne l’habiter.

Interprétation
Zoé Pautet