J'ai mouru

spectacle de 10 min
2015

Textes:
Zoé Pautet

La luminosité a déjà un peu baissée. Il fait frais. Un peu de vent. Un moustique. On entend un léger bruissement. Il a plu. Le sol est humide et ça sent les feuilles mortes en décomposition. Quelques champignons ont fait surface, une amanite, un cèpe. Les troncs sont couverts de lierre et un gland se détache et tombe dans la mousse avec un petit bruit. Les feuilles d'arbre bougent. C'est l'heure où les animaux sortent, où les poissons bondissent hors de l'eau.

C'est l'heure du vol de pigeon. En groupe ils volent en V et se laissent porter par le vent.
Les pigeons d'argile eux volent en ligne.
Au stand de tir, les nuages de terre ont remplacés les nuages de plumes.

Qu'est ce que ça fait de dégommer une volaille en toc?
Qu'est ce que ça lui fait à la volaille de se faire dégommer?

Refroidir la poularde déjà froide.
Mouvement immobile.
Bouge sans vie.
Disque d'argile projeté par un bras mécanique.
Le pigeon de plume, lui, à compris que pour rester vivant il faut faire le mort. Laisser les choses mortes jouer à la vie à sa place.
Grotesque pigeon d'argile, idiot pigeon d'argile qui se fracasse la gueule dans les buissons.
Une petite chose qui prend son envol, fend le ciel, nous fait croire à sa vivacité , puis se faite descendre. Mort spectaculaire. Des petits bouts éparpillés au loin. Et la ridicule posture de celui qui calanche par jeu, du pigeon d'argile et sa bête mort de chose déjà morte.

/

Ce sont les chiens qui t'on senti les premiers, la truffe en l'air, la bave aux babines, ils ont aboyé.
Je t'ai suivi. Je me suis enfoncé plus profondément avec toi. Je t'ai pisté, j'ai cherché à prévoir tes déplacements, penser par ton esprit, voir par tes yeux. J’ai joué ta façon de bouger, de te déplacer, je me suis gratté à l'écorce de l'arbre, j'ai mangé ce mulot. J'ai senti l'odeur de la poursuite.
J’ai posé mon arme, enlevé ma combinaison de camouflage. Je t'ai attendu. De longues heures, sans bouger, sans presque respirer. Entre les buissons, dissimulé dans ma propre ombre. Je n’ai jamais bougé avec autant de force que lorsque j’ai bougé arbre. J’ai bougé arbre des heures durant, sans presque respirer, au milieu des autres arbres qui bougeaient aussi fort que moi. Ca bougeait si fort que ça puait la transpiration dans toute la forêt. On s’y enfonce. Profondément. On y recule pour bouger oiseau, prendre la distance du vol plané, survolant, toujours immobile. Et te voir arriver et se relancer à ta poursuite. Ca pue la transpiration comme ça puait l’urine autrefois. Tu te souviens ? Quand je pissais à chaque coin de la pièce.
Est-ce que vivre dans une pièce circulaire résoudrait les conflits territoriaux?
Tu me dévores petit à petit, plus je te chasse, plus tu me manges. C'est arrivé sans que je m'en rende bien compte. Et maintenant je sens des morceaux de moi accrochés à tes crocs.
Tendre la corde de l’arc, te donner la flèche, se placer devant. On hésite, on attend, on se regarde, on se bloque. Pourtant il va bien falloir y aller, se décider à y laisser ses plumes, ses poils, à crever un bon coup. Pas de cris, pas de sentiment, à mort la tragédie. Faut bien que des choses meurent pour qu’on puisse avancer. Faut bien que je te tue pour pouvoir avancer. Ca fait bien trop longtemps maintenant que l’on s’accroche. Que tu as voulu me fuir sans que je ne te quitte. Tu les as aimé nos luttes insensées à s’en faire des trous dans notre vieille pelisse usée ? C’est qu’on est coriace comme sale bête. C’est que ça ne se rend pas facilement, quitte à s’user les pattes à courir tout seul en croyant courir à deux. Tu courais déjà loin devant ou loin derrière. J’ai cru avoir gagné quand je t’ai englouti mais tu m’as filé une crampe généralisée. Tous les muscles mobilisés, les nerfs en pelote, une telle tension dans le corps que l’on ne pouvait plus bouger. On avait jamais été aussi tétanisé tu te souviens ? On s’est cogné l’un dans l’autre à en avoir des bleus. A s’attendre, se regarder, se jauger, tester nos limites, se saboter, se croire ennemi, se dire que l’on ne l’était pas et l’être peut être pourtant. Et puis quoi ? Laisse moi te quitter, et je te laisse partir. Je te donne notre vieille peau pour t’accompagner.
Il faut bien se tuer un peu pour pouvoir vivre plus loin.

Interprétation:
Théo Hilion/ Zoé Pautet

Merci pour leur aide à Margot Hefez et Zoé Philibert

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